Chapitre V, Foulerot, 1

« Au cinquième droite, tout au fond : c’est juste au-dessus que Gaspard Winckler avait son atelier. »

Le héros de W ou le souvenir d’enfance s’appelle aussi Gaspard Winckler. Dans les pages 141 et 142 de cet ouvrage, Perec écrit ceci :

« Nous rangions nos skis dans un couloir bétonné (…) Un jour, un de mes skis m’échappa des mains et vint frôler le visage du garçon qui était en train de ranger ses skis à côté de moi et qui, ivre de fureur, prit un de ses bâtons de ski et m’en porta un coup au visage, pointe en avant, m’ouvrant la lèvre supérieure. (…) La cicatrice qui résulta de cette agression est encore aujourd’hui parfaitement marquée. Pour des raisons mal élucidées, cette cicatrice semble avoir eu pour moi une importance capitale : elle est devenue une marque personnelle ».« C’est cette cicatrice qui me fit préférer à tous les tableaux rassemblés au Louvre, et plus précisément dans la salle dite “des sept mètres”, le “Portrait d’un homme, dit Le Condottiere” d’Antonello de Messine, qui devint la figure centrale du premier roman à peu près abouti que je parvins à écrire : il s’appela d’abord “Gaspard pas mort”, puis “Le Condottiere” ; dans la version finale, le héros, Gaspard Winckler, est un faussaire de génie qui ne parvient pas à fabriquer un Antonello de Messine et qui est amené, à la suite de cet échec, à assassiner son commanditaire. »

Portrait d’un homme, dit Le Condottiere
par Antonello de Messine, 1475

Longtemps resté inédit, Le Condottiere parut en 2012 aux éditions du Seuil. Le perecquomaniaque amateur s’en passera aisément, car en vérité ce roman est très mauvais !

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Dans  ce chapitre, vingt-quatre éléments seulement de la liste de contraintes, qui en compte quarante-deux, sont présents. Il est celui qui respecte le moins le système que Perec s’est imposé. C’était bien la peine !

Si vous voulez vous amuser, vous trouverez par ici la liste desdites contraintes relatives à ce chapitre, à vous de repérer celles qui ont été honorées et celles qui furent oubliées.

Aucune des deux contraintes qui ont trait aux images ne figurent dans ce chapitre ; la contrainte 34 concernant les “Peintures” imposait de faire apparaître des “cartes et plans”. Las ! Quant au tableau-contrainte, difficile de dire duquel il s’agit ! Si l’on en croit le Cahier des charges, ce devait être le saint Jérôme d’Antonello qui venait remplacer un Degas, finalement abandonné par Perec. Sauf que ledit saint Jérôme est absent de ce chapitre ; mais si l’on en croit le cahier Allusions et détails, c’est Le Chariot de foin de Jérôme Bosch qui devait être le tableau-contrainte, sauf qu’il y est noté comme absent lui aussi. Il a peut-être été remplacé par le panneau central du Jardin des délices où l’on peut voir des jeunes filles au bain et, juste au-dessous, un œuf sur la tête d’un personnage. Ces deux éléments donnent en effet matière à ce passage du texte :

« Une jeune fille d’à peine dix-huit ans se dirige vers la salle de bains. Elle est nue. Elle tient dans la main droite un œuf qu’elle utilisera pour se laver les cheveux ».

Le Jardin des délices
par Jérôme Boschentre 1494 et 1505

Détail

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Nous parlions plus haut d’un Degas un temps envisagé comme tableau-contrainte (probablement Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans), qui sera finalement remplacé par le saint Jérôme d’Antonello. Ce qui n’empêchera pas ce Bureau de coton d’apparaître subrepticement, çà et là.

Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans
par Edgar Degas, 1873

De la même manière, La Tempête de Giorgione ne figurait pas non plus au nombre des tableaux-contraintes. Elle a remplacé La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp, de Rembrandt, initialement prévue.

La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp
par Rembrandt, 1632

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