Chapitre VIII, Winckler, 1

« un bahut qu’il avait sculpté lui-même et dont les motifs illustraient les scènes capitales de “l’Île mystérieuse” (…) la chute du ballon évadé de Richmond ».

« qui concluent ces aventures en les reliant aux “Enfants du Capitaine Grant” et à “Vingt mille lieues sous les mers” ».

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« C’était l’époque où Winckler s’était mis à fabriquer des bagues et Valène lui avait amené la petite parfumeuse de la rue Logelbach ».

Cette phrase et les lignes suivantes trouvent très probablement leur source dans le Saint Éloi de Petrus Christus :

Saint Éloi par Petrus Christus, 1449

« Ils s’étaient tous les trois assis autour de la table et Winckler y avait étalé toutes ses bagues ; il devait y en avoir une trentaine à l’époque, toutes bien alignées sur des présentoirs capitonnés de satin noir ».

« trois petits verres et un carafon de cognac 1938 ».Perec a inversé les choses puisqu’en réalité nous avons, dans le tableau de Petrus Christus, un petit verre (au-dessous) et trois carafons (au-dessus) !

« la parfumeuse prenait timidement les bagues une à une ».

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« trois reproductions encadrées. Valène ne se souvient avec précision que de l’une d’entre elles : elle représentait “Le Grand Défilé de la Fête du Carrousel”, Winckler l’avait trouvée dans un numéro de Noël de “L’Illustration” ; des années plus tard, il y a seulement quelques mois en fait, Valène apprit, en feuilletant le “Petit Robert”, qu’elle était d’Israël Sylvestre ».

Le Grand Carrousel donné dans la cour des Tuileries par Louis XIV les 5 et 6 juin 1662,
par Israël Silvestre

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« cette gravure justement, ou celle qui était accrochée dans la chambre et qui représentait les trois hommes en habit ».

Ces trois personnages apparaissent dès le chapitre I : « ce tableau carré qu’il aimait tant : il représentait une antichambre dans laquelle se tenaient trois hommes ». Mais c’est ici, dans le chapitre VIII, qu’ils sont dénommés « les trois hommes en habit ». Il existe un film musical franco-italien écrit et réalisé en 1933 par Mario Bonnard avec Tito Schipa en vedette qui s’intitule en français Trois Hommes en habit, et en italien Tre uomini in frak.

Le synopsis est le suivant : un ténor en frac envahi par le trac se fait remplacer sur scène par un ami qui mime ses gestes, tandis que lui-même chante dans les coulisses. Un soir que l’ami, enfermé par sa maîtresse, ne peut se rendre au théâtre, le ténor se voit contraint de chanter devant le public et obtient un triomphe.

Les « trois hommes en habit » sont, au départ, une contrainte littéraire puisée dans Ubu enchaîné d’Alfred Jarry. Mais on verra par la suite que le plus souvent, Perec s’est également appuyé sur une image représentant trois hommes.

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« une carte postale représentant une jeune athlète manifestement japonaise tenant à bout de bras une torche enflammée ».

Il s’agit ici de la contrainte “peintures” du chapitre, qui demande d’insérer une carte postale. Celle décrite par Perec est une allusion à cet athlète japonais, Yoshinori Sakai, qui porta la flamme olympique lors de l’ouverture des Jeux de Tokyo en 1964.

Affiche des XVIIIe Jeux olympiques de Tokyo en 1964

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« avec des dessins qu’il recopiait dans ses albums d’images d’Épinal ».

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« Les Turcs les appellent des “anneaux du Diable” (…) le plus souvent c’est un modèle simplifié avec seulement cinq cercles qu’ils entrelacent ».

Des anneaux olympiques, encore une fois ?

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« Quelque temps après il trouva au Marché aux Puces de Saint-Ouen tout un lot de petits miroirs convexes, et il se mit à fabriquer ce que l’on appelle des “miroirs de sorcières” en les insérant dans des moulures de bois inlassablement travaillées. »

Le Prêteur et sa femme, de Quentin Metsys, est le tableau-contrainte de ce chapitre. D’où les miroirs convexes.

Le Prêteur et sa femme par Quentin Metsys,
1514, musée du Louvre, Paris.

Détail

Le miroir de Metsys, hommage à celui de Van Eyck, n’a pas de cadre ouvragé tel que décrit dans la VME. Celui des Arnolfini, en revanche, colle tout à fait (rappelons que le portrait des Arnolfini fait partie des dix tableaux-contraintes) !

Portrait des Arnolfini par Jan Van Eyck, 1434

Détail

Mais ce pourrait être également cet autre miroir convexe, hommage à Van Eyck itou, issu du Saint Éloi de Petrus Christus dont il fut question ci-dessus :

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« un petit paysage à manivelle où l’on voyait apparaître successivement une barque, un bateau à voiles et un canot en forme de cygne tirant un homme faisant du ski nautique ».

Lohengrin ? Le voici sous forme de puzzle :

Puzzle de soixante pièces édité par Parker Brothers
représentant l’acte I de Lohengrin de Wagner, 1912

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« Il s’asseyait sur un banc, les pieds joints, le menton appuyé sur le pommeau de sa canne qu’il agrippait à deux mains ».

Charlot dans Le Vagabond (The Tramp) ?

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« Ils allèrent à la cinémathèque du Palais de Chaillot, dans l’après-midi, voir “Les Verts Pâturages”, une mouture mièvre et laide de “La Case de l’Oncle Tom” ».

Les Verts Pâturages (The Green Pastures) était une pièce de théâtre écrite en 1930 par Marc Connelly, d’après Ol’ Man Adam an’ His Chillun, série de contes traditionnels qui furent publiés en 1928 par Roark Bradford. L’histoire transposait la Bible dans le milieu noir américain. Marc Connelly adapta sa pièce au cinéma en 1936, avec William Keighley comme co-réalisateur et Rex Ingram comme vedette. La télé amerlocaine en fit deux adaptations, en 1957 et 1959. Un téléfilm, diffusé par la télévision française pendant les vacances de Noël 1964, fut également réalisé par Jean-Christophe Averty et Claude Santelli.

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« Il le trouvait assis à sa table en train de regarder les étiquettes d’hôtel que Smautf avait ajoutées pour lui à chacun de ses envois d’aquarelles : Hôtel Hilo Honolulu, (…) paquebot Île-de-France, (…) Hôtel Mirador Acapulco, la Compaña Mejicana de Aviación, etc. »

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Perec évoque, dans ce chapitre, « des sacrés-cœurs en carton bleu, des saints Joseph à barbe rouge ». Inutile de courir après les images qui l’auraient inspiré : il s’agit d’une citation du Bouvard et Pécuchet de Flaubert, qui est le texte-contrainte de ce chapitre :

« Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux à la chinoise, un nez en bec de vautour. C’était M. Goutman, négociant en articles de piété ; – il en déballa quelques-uns, enfermés dans des boîtes, sous le hangar : croix, médailles et chapelets de toutes les dimensions, candélabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de clinquant – et des sacrés-cœurs en carton bleu, des saint Joseph à barbe rouge, des calvaires de porcelaine »

écrit Flaubert qui nous sert ici en loucedé une bonne petite dose d’antisémitisme. Sauf que nous on cause pas des textes, seules les images nous importent. Non mais.

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