Chapitre XVIII, Rorschash, 2

« Sur le mur de gauche, peint en vert mat, un écrin de verre cerclé d’acier contenant 54 pièces anciennes portant toutes l’effigie de Sergius Sulpicius Galba, ce préteur qui fit assassiner en un seul jour trente mille Lusitaniens ».

Le mur vert mat, l’écrin de verre cerclé d’acier (le miroir ?), les 54 pièces remplaçant les 45 perles… Le préteur qui devient prêteur de Quentin Metsys ?

Le Prêteur et sa femme 
par Quentin Metsys, 1514, musée du Louvre, Paris

Détail

Ces pièces anciennes représentent Servius Sulpicius Galba, et non pas Sergius Sulpicius Galba. Perec nous dit, quelques lignes plus loin, qu’il ne faut pas confondre les deux. Ah ! P’tit rigolo !

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« une grande aquarelle, intitulée “Rake’s Progress” et signée U.N. Owen, représente une petite station de chemin de fer, en pleine campagne. À gauche, l’employé de la gare se tient debout, appuyé à un haut pupitre (…) il feint de consulter un indicateur horaire ».

La contrainte “Peintures” : “aquarelle, gouache” est ici remplie, ainsi que la contrainte “Dix Petits Nègres (avec la présence d’U.N. Owen), qui ne nous intéresse pas ! On a assez à faire avec les images. Celle décrite ci-dessus évoque indubitablement l’une des scènes de The Rake’s Progress de William Hogarth, celle du mariage :

The Rake’s Progress, scène du mariage,
par William Hogarth, 1733-1735

Cela dit, le Rake’s Progress dont parle plus tard Perec est l’opéra de Stravinsky, inspiré par la série de peintures de Hogarth.

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« neuf assiettes décorées de dessins représentant :

– un prêtre donnant les cendres à un fidèle »

« – un homme mettant une pièce de monnaie dans une tire-lire en forme de tonneau »« – une femme assise dans le coin d’un wagon, le bras passé dans une brassière »

« – deux hommes en sabots, par temps de neige, battant la semelle pour se réchauffer les pieds »« – un avocat en train de plaider, attitude véhémente »

« – un homme en veste d’intérieur s’apprêtant à boire une tasse de chocolat »

« – un violoniste en train de jouer, la sourdine mise »

« – un homme en chemise de nuit, un bougeoir à la main, regardant sur le mur une araignée symbole d’espoir »

Minerve change Arachné en araignée,
extrait des Métamorphoses d’Ovide publiées en 1767-1769,
dessin de Charles Eisen gravé par Jean-Jacques Le Veau

« – un homme tendant sa carte de visite à un autre. Attitudes agressives faisant penser à un duel ».

Les illustrations à la plume ont été réalisées par le dessinateur Henri Achille Zo pour les Nouvelles Impressions d’Afrique de Raymond Roussel, grand précurseur de l’Oulipo. L’intégralité des illustrations est visible par là.

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« une statuette (…) représente un bœuf portant sur son dos un homme nu, casqué, qui tient dans sa main gauche un ciboire ».

Le Triptyque du chariot de foin de Jérôme Bosch est le tableau-contrainte de ce chapitre.

Triptyque du chariot de foin
par Jérôme Bosch, vers 1500-1502

Détail du panneau de droite

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« la statuette, représentation caricaturale classique de cet arcane mineur qui s’appelle le cavalier de coupe ».

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« la première, “Doudoune et Mambo”, concerne l’enseignement du français en Afrique noire ».

Nos services n’ont pas trouvé de bouquin intitulé Doudoune et Mambo, pas plus qu’ils n’ont déniché Anorak et Cha-cha-cha ou Loden et Rumba. Seuls sont apparus deux opuscules scolaires titrés Mamadou et Bineta lisent et écrivent couramment et Mamadou et Bineta apprennent à parler français :

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« la seconde, “Anamous et Pamplenas”, est bâtie sur un scénario rigoureusement identique, mais son but est “d’initier les élèves des lycées de l’Alliance française aux beautés et à l’harmonie de la civilisation grecque” ».

Ces deux livres,  Doudoune et Mambo et Anamous et Pamplenas, sont mentionnés ici car ils en évoquent un troisième, un album pour enfants intitulé Macao et Cosmage ou l’Expérience du bonheur, écrit et illustré en 1919 par Edy-Legrand (de son vrai nom Edouard Léon Louis Legrand, 1892-1970). Publié en 1920 par les Éditions de la Nouvelle Revue Française (c’est-à-dire Gallimard), Macao et Cosmage peut être considéré comme le premier album pour enfants moderne.

L’histoire relate la vie du couple Macao et Cosmage qui vit heureux sur une île paradisiaque jusqu’à ce que débarque la si brillante Civilisation française avec son drapeau bleu-blanc-rouge, ses fonctionnaires à col dur, sa technologie et ses plaisirs futiles. Ce livre, à la fois dénonciation du colonialisme et ode à l’écologie, est peut-être passé sous les yeux de Perec : Doudoune et Mambo, Anamous et Pamplenas, Macao et Cosmage, comme un lien de parenté

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