Chapitre XX, Moreau, 1

« Elle est couchée dans un grand lit-bateau, sous une courtepointe blanche semée de fleurs bleues (…) Debout devant le lit, l’amie d’enfance de Madame Moreau, Madame Trévins ».

Bien qu’il ne s’agisse pas du tableau-contrainte affecté à ce chapitre, nous revoici encore une fois avec la Sainte Ursule de Carpaccio :

Le rêve de sainte Ursule
(faisant partie des Histoires de la vie de sainte Ursule)
par Vittore Carpaccio, 1495

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«  une carte postale (…) représente un singe, coiffé d’une casquette ».

C’est le Zéphyr de Jean de Brunhoff , créateur de Babar !

Extrait de Babar et le Père Noël, de Jean de Brunhoff

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« Un phylactère rose se déploie au-dessus, avec l’inscription : “Souvenir de Saint-Mouezy-sur-Éon”. »

Saint-Mouezy-sur-Éon est un lieu inventé. Il faut voir là une référence au dramaturge André Mouëzy-Éon (1880-1967)…

Les Adieux de la troupe,
autobiographie d’André Mouëzy-Éon
publiée aux Éditions La Table ronde, Paris, 1963 

… dont le plus grand succès fut l’opérette Malikoko, roi nègre, qu’il écrivit sur une commande du théâtre du Châtelet en 1918. Créé l’année suivante, le spectacle fut repris en 1925 avec une troupe de girls et un jazz-band.

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« une boîte de petits sablés bretons sur le couvercle de laquelle on voit un paysan labourant son champ ».

Cette mention paysanne répond à la contrainte “Labourage (et pâturage)” qui ne nous intéresse pas en temps ordinaire, sauf qu’ici (et plus loin dans la VME), elle s’abreuve à La Chute d’Icare de Bruegel :

La Chute d’Icare
de Pieter Bruegel l’Ancien, vers 1558

Bien que cette Chute fasse partie des tableaux-contraintes, elle n’est pas celle de ce chapitre, puisque la voici ci-dessous, la contrainte dudit…

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« la photographie d’un homme d’une quarantaine d’années, portant un blouson à col de fourrure »

Cet homme est le Prêteur de Metsys, tableau-contrainte de ce chapitre.

Le Prêteur et sa femme par Quentin Metsys, 1514

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« assis en plein air à une table campagnarde surchargée de victuailles : un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux pommes et des prunes à l’eau-de-vie ».

Tout ceci rappelle furieusement Le pays de Cocagne de Bruegel dont la clôture, au fond, est formée de chapelets de boudins !

Le pays de Cocagne de Pieter Bruegel l’Ancien, 1567

Détail

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« quelques livres. Celui du dessus s’intitule “La Vie amoureuse des Stuart” »

Le début de cette phrase peut nous faire penser à cette couverture de l’Histoire amoureuse des Gaules par Bussy-Rabutin :

« et sa couverture pelliculée représente un homme en costume Louis XIII, perruque, chapeau à plume, large rabat de dentelles, tenant sur ses genoux une soubrette largement dépoitraillée et portant à ses lèvres une colossale chope sculptée ».

La suite et la fin de la même phrase rappelle, dans un même ordre d’idée, L’Entremetteuse de Vermeer :

L’entremetteuse de Johannes Vermeer, 1656

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« Elle feuillette avec indifférence un magazine illustré sur la couverture duquel on voit un chanteur de charme, en smoking fantaisie bleu pétrole pailleté d’argent, le visage inondé de sueur, agenouillé, jambes écartées, les bras en croix, face à des spectateurs déchaînés. »

Ah que c’est Johnny !

Salut les copains, disque 33 tours microsillon
de Johnny Hallyday, 1961

Petit rappel historique pour les moins de… hum… :

Daniel Filipacchi créa en 1959 l’émission Salut les copains sur Europe n°1 ; Johnny Hallyday sortit en décembre 1961 un disque 33 tours portant ce même titre ; en 1962 paraissait le premier numéro du magazine.

Johnny Hallyday en couverture du magazine
Salut les copains n°7, du 1er février 1963

La chanson Les bras en croix, citée par Perec, a été écrite par Jil & Jan en 1963, la musique est de Johnny Hallyday.

« Dans la vallée de l’Oklahoma
Ton coup de fusil fait mouche toutes les fois
Mais attention un jour tu finiras
Dans la poussière, les bras en croix
 »

Cette rengaine aux accents western est écoutable par là.

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Et maintenant attention, on attaque le gros morceau du chapitre :

« Elle continue, du fond de son lit, à diriger d’une main de fer une société florissante dont le catalogue couvre la quasi-totalité des industries de la décoration et de l’installation d’appartements, et débouche même sur divers domaines annexes :

NÉCESSAIRE À PAPIER PEINT (…)

AGRAFEUSE À PAPIER PEINT (…)

NÉCESSAIRE À PEINTURE (…)

PISTOLET À PEINTURE (…)

ÉCHAFAUDAGE MOBILE (…)

ÉCHELLE MULTIPOSE (…)

ÉTABLI DE MÉCANICIEN (…)

PERCEUSE-PERCUTEUSE À VARIATEUR ÉLECTRONIQUE (…)

COFFRET OUTILLAGE (…)

ARMOIRE À OUTILS (…)

JEU DE 12 CLÉS PLATES (…)

COFFRET À TARAUDER (…)

COFFRET À DOUILLES (…)

NÉCESSAIRE À MAÇONNERIE (…)

NÉCESSAIRE ÉLECTRICIEN (…)

NÉCESSAIRE MENUISERIE (…)

NÉCESSAIRE PLOMBERIE (…)

NÉCESSAIRE AUTOMOBILISTE (…)

COFFRET PREMIER SECOURS (…)

1 TUBE DE RÉANIMATION BOUCHE À BOUCHE EN CAOUTCHOUC (…)

CONTAINER DE CAMPING POUR CAMPEURS (…)

PORTIQUE (…)

GARNITURE DE BUREAU ».

Au départ, il s’agissait pour Perec de satisfaire à la contrainte “Marteau (et faucille)” en citant la chanson Si j’avais un marteau (en anglais If I had A Hammer de Pete Seeger) interprétée sous nos climats par Claude François mais aussi par Les Surfs, pâle copie des Platters. Dans son cahier Allusions & détails, Perec a rayé la mention Si j’avais un marteau et a écrit à côté : « tous les outils de la liste !! »

Or donc, Madame Moreau, nous dit Perec, dirige une société florissante qui édite un catalogue d’outils et accessoires divers. Les images ci-dessus sont issues du catalogue Manufrance de l’année 1958. Pour juger de leur pertinence, il faut se reporter au détail des notices écrites par Perec. Précisons toutefois qu’elles sont le plus souvent inspirées non pas par une illustration précise du catalogue, mais par plusieurs. Art du collage.

Catalogue Manufrance 1958

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