Chapitre XXVI, Bartlebooth, 1

« C’est une pièce presque vide, meublée seulement de quelques chaises paillées, de deux tabourets à trois pieds garnis d’une galette rouge à petites franges et d’une longue banquette à dossier droit ».

Il s’agit là du tableau-contrainte de ce chapitre, Le rêve de sainte Ursule. Un tabouret à trois pieds garni d’une galette rouge (avec les franges sur la table basse) et la longue banquette à dossier droit se trouvent au fond de la pièce :

Le rêve de sainte Ursule
(faisant partie des Histoires de la vie de sainte Ursule)
par Vittore Carpaccio, 1495

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« Sur un grand carré de liège fixé entre le mur du fond sont épinglées plusieurs cartes postales : le champ de bataille des Pyramides, le marché aux poissons de Damiette, l’ancien quai des baleiniers de Nantucket, la promenade des Anglais à Nice, le building de la Hudson’s Bay Company à Winnipeg, un coucher de soleil à Cape Cod, le Pavillon de Bronze du Palais d’Été de Pékin ».

Il est facile de dénicher ces cartes postales (qui répondent à la contrainte “Peintures” “cartes postales” de ce chapitre), même si certaines sont de pures inventions de Perec visant à satisfaire une contrainte littéraire : l’ancien quai des baleiniers de Nantucket, par exemple, répond à la contrainte “Moby Dick”. 

Restent, en fin de paragraphe, deux éléments :

1. « une reproduction d’un dessin représentant Pisanello offrant sur un écrin à Lionel d’Este quatre médailles d’or ».

Il existe bien un portrait de Lionel d’Este peint par Pisanello en 1441, ainsi qu’une médaille de Lionel d’Este réalisée par Pisanello itou en 1444. Mais le dessin cité par Perec n’existe pas. Comme souvent il prend deux choses réelles, les mélange et en obtient une troisième, inventée. Cocktail de mots et de choses.

Portrait de Lionel d’Este
par Pisanello, 1444

Médaille de Lionel d’Este
réalisée par Pisanello, 1444

2. « un faire-part bordé de noir ».

Il est reproduit dans la VME, annonce le décès de Gaspard Winckler :

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« un roman américain de George Bretzlee, intitulé “The Wanderers”, dont l’action se passe dans les milieux du jazz new-yorkais au début des années cinquante ».

L’un des tout premiers romans de Perec, qu’il a d’ailleurs égaré, s’intitulait Les Errants (ce qui donnerait The Wanderers dans une hypothétique traduction  grand-bretonne). Le voici recyclé dans la VME, rédigé par un certain George Bretzlee. En serbe, “perec” signifie “bretzel” ou “petit pain”. Or il se trouve qu’à  la fin des années 50, Perec fréquentait assidûment le milieu yougoslave parisien (voir cet article du Nouveau Magazine littéraire rédigé par Hervé Le Tellier). C’est ainsi que naquit George Bretzlee, auteur de The Wanderers !

Cela dit, petit 1, Song of the Wanderer est une chanson interprétée par la chanteuse de jazz Helen Humes (écoutable par là).

Cela dit, petit 2, The Wanderer est le titre d’une chanson amerlocaine de 1961 dont la plus célèbre interprétation est celle des Beach Boys (écouter la version concert de 1964 par là mais vous n’êtes pas obligés c’est vraiment très mauvais…).

Cela dit, petit 3, Der Wanderer, c’est aussi Le voyageur au-dessus de la mer de nuages de Caspar David Friedrich.

Der Wanderer über dem Nebelmeer
Le voyageur au-dessus de la mer de nuages
,
par Caspar David Friedrich, 1817

Jazz, peinture, écriture, un 3en1 comme Perec les affectionne !

Pourquoi parler ici de citations qui ne sont pas éminemment picturales (car le lien avec Friedrich est tout de même un peu ténu) ? Parce que chez Perec, tout se mélange : souvenirs personnels, contraintes littéraires, enchaînements d’idées qui vont d’un mot à une image renvoyant à une autre image qui elle-même renvoie à un autre mot ou une autre image, disposés dans les recoins les plus reculés d’un impossible labyrinthe. Hervé Le Tellier concluait ainsi l’article cité plus haut :

« Ce jeu de piste qui fera le bonheur des thésards, Perec l’invente pour lui-même. Bien plus qu’un fil d’Ariane, c’est une toile d’araignée de personnages, presque une famille recréée. On peut peut-être le lire comme sa trace intime, une manière d’inventer d’œuvre en œuvre une filiation dont l’histoire avec sa grande hache l’a privé, tout en recréant un monde de mots que la contrainte vient réenchanter. »

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« Smautf enfile sa vieille queue-de-pie et lui sert (…) le peu de haddock poché ».

On pense à Nestor et au capitaine Haddock de Hergé !

Le valet Nestor dans Les Sept Boules de cristal 
de Hergé

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« le peintre retrouvait dans la grosse limousine Chenard et Walker noire et blanche son élève sagement équipé de pantalons de golf, guêtres, casquette écossaise et chandail jacquard ».

Tintin en Amérique ?

On l’aura remarqué, il semblerait que Perec fasse souvent référence aux aventures de Tintin. Dans Tintin en Amérique, le petit reporter apparaît avec un costume très proche de la description perecquienne. C’est là aussi qu’on le voit juché sur un taxi, un Checker modèle E de 1923 :

Les voitures de marque Checker, qui étaient fabriquées à l’attention exclusive de la compagnie de taxis du même nom, arboraient sur leurs flancs une bande en forme de damier :

On se doute bien que Perec, accro des mots croisés, ne pouvait rester insensible à ces petites cases ! Peut-être est-ce la raison pour laquelle sa Chenard et Walker est bicolore : noire et blanche. Telle une grille de mots croisés, un damier ou un échiquier issu de l’un des dix tableaux-contraintes, Nature morte à l’échiquier ou les cinq sens de Lubin Baugin :

Nature morte à l’échiquier ou les cinq sens
de Lubin Baugin, 1630

Mais comme souvent, Perec se trompe dans l’orthographe des noms propres ; la véritable marque automobile n’est pas Chenard et Walker mais Chenard & Walcker, avec un “c” entre le “l” et le “k” :

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« un berger rentrant son troupeau ».

La Chute d’Icare de Bruegel, encore une fois :

La Chute d’Icare
par Pieter Bruegel l’Ancien, vers 1558
musée royal des Arts anciens, Bruxelles

Détail

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Pour finir, voici une citation de Perec qui, dans ce chapitre, décrit le projet aquarellopuzzlistique de Bartlebooth :

« un projet difficile, certes, mais non irréalisable, maîtrisé d’un bout à l’autre (…) excluant tout recours au hasard, l’entreprise ferait fonctionner le temps et l’espace comme des coordonnées abstraites ».

Le projet de Bartlebooth, mais aussi celui de Perec dans La Vie mode d’emploi.

 

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