Chapitre XXVII, Rorschash, 3

« Ce sera quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l’on ne sait pas très bien si c’est la pierre qui est devenue vivante ou si c’est la vie qui s’est momifiée ».

Il pourrait paraître superflu d’afficher ici un de ces tableaux de Magritte qu’on a tous en mémoire, mais on verra plus loin que c’est important pour comprendre comment Perec invente une histoire.

Les hommes de pierre
par René Magritte

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« cet homme assis, la moustache tombante (…), et cette femme, près de lui, les cheveux tirés, avec sa jupe noire (…), et les deux jumeaux, debout devant la table (…), et la photo du grand-père dans son cadre ovale, et la cheminée avec, entre les deux pots à pieds coniques (…), plantés de touffes bleuâtres de romarin ».

Les deux contraintes visuelles sont satisfaites dans les extraits du paragraphe ci-dessus (qui en vérité n’est qu’une seule et unique phrase longue de vingt lignes) : la photo répondant à la contrainte “Peintures” et les deux pots à pieds coniques qui appartiennent au Rêve de sainte Ursule de Vittore Carpaccio, tableau-contrainte de ce chapitre :

Le rêve de sainte Ursule
(faisant partie des Histoires de la vie de sainte Ursule)
par Vittore Carpaccio, 1495

Détail

D’autres contraintes ont également été expédiées dans ce premier paragraphe, ignorons-les. Penchons-nous plutôt sur la description de cette peinture mettant en scène la famille Grifalconi, exécutée par le peintre Valène (celui qui enseigna l’art de l’aquarelle à Bartlebooth). Il s’agit en vérité d’un démarquage de La famille Bellelli d’Edgar Degas. On y retrouve le nombre, la qualité et la position des personnages, la cheminée, le portrait du grand-père (accroché au mur chez Degas) :

La famille Bellelli
par Edgar Degas, 1858-1869

Dans ce tableau qui nous montre une véritable famille, l’ambiance est lourde ; les personnages semblent bloqués, emprisonnés, statufiés. La mère voudrait quitter son mari qui s’est enfoncé dans de sombres histoires politiques, le mari voudrait retourner dans sa Naples natale, la petite Giulia, assise, regarde vers la fenêtre et rêve d’aller jouer dehors pendant que sa sœur Giovanna, retenue prisonnière par sa mère, fixe tristement le peintre.

Perec compare avec justesse cette famille à des personnages de pierre de Magritte, va élaborer une histoire originale à partir de ce tableau célèbre, de cette famille Bellelli bien réelle, prisonnière de sa situation (la mère, Laure Bellelli, était la tante d’Edgar Degas, la sœur de son père). La famille Grifalconi de Perec sera elle aussi prisonnière, la femme voudra également quitter son mari mais pour d’autres raisons, le destin des uns et des autres suivra d’autres chemins.

Edgar Degas, qui ne figure pas dans l’index établi par Perec à la fin de la VME, est précédemment apparu dans les chapitres I et XXII avec son Bureau du Cotton Exchange à la Nouvelle Orléans. Notons également que Degas devait figurer dans la liste des auteurs de peintures devant figurer dans la liste des 10 tableaux-contraintes, que Perec a remplacé par Bosch et son Chariot de foin.

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