Chapitre XXXIX, Marcia, 3

« Sa réputation s’établit aux débuts des années trente lorsqu’il démontra (…) que la suite de petites gravures attribuée à Léonard Gaultier (…) sous le titre Les Neuf Muses, représentait en fait les neuf plus célèbres héroïnes de Shakespeare (…) et était l’œuvre de Jeanne de Chénany ».

Voici résumée en trois lignes la première page du chapitre XXXIX consacré à Léon Marcia, le mari de l’antiquaire. Trois lignes qui recèlent bien des choses.

1. « la suite de petites gravures attribuée à Léonard Gaultier (…) sous le titre Les Neuf Muses ».

Léonard Gaultier (1561-1635) était un graveur français spécialisé dans l’art du portrait en taille-douce, c’est-à-dire au burin. Il réalisa un millier d’estampes parmi lesquelles, probablement, une série des Neuf Muses, que nos services n’ont pu localiser. Elles figurent, en revanche, sur la page de titre - gravée par le même Léonard Gaultier - des Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtës françois, tant anciens que modernes d’Esprit Aubert, ouvrage paru à Lyon en 1613. Au sommet dudit titre, un parnasse où Calliope, entourée de ses huit copines muses, couronne Homère sous les traits d’Apollon. Au-dessous et de chaque côté, fringués en empereurs romains et fiers comme Artaban, Ronsard et Dubartas.

Détail

2. « Jeanne de Chénany ».

Jeanne de Chénany est le nom francisé de Giovanna Cenami, tel qu’on utilisait autrefois dans la littérature historique ; autrement dit, la fiancée ou épouse de Giovanni Arnolfini. Et c’est ainsi que le tableau-contrainte de ce chapitre, le Portrait des Arnolfini, apparaît ici.

Le portrait des époux Arnolfini
par Jan van Eyck, 1434
National Gallery, Londres

Mais ce n’est pas tout ! Perec nous dit que Léon Marcia est célèbre pour avoir démontré que la suite des Neuf Muses de Léonard Gaultier représentait en vérité « les neuf plus célèbres héroïnes de Shakespeare (…) et était l’œuvre de Jeanne de Chénany ». Comment a-t-il inventé cette histoire d’identification du sujet et d’attribution de l’œuvre ? Probablement en lisant (et là, attention, scoupe !) le Bulletin de la Société nationale des Antiquaires publié en 1922 par G. Klincksieck, éditeur à Paris, dans lequel on peut lire le résumé d’une enquête concernant le tombeau de Louis de Mâle (Louis II de Flandre, 1330-1384) qui trônait en la collégiale Saint-Pierre de Lille. Transporté dans l’ancien hôtel de ville de Lille pour échapper à la vindicte révolutionnaire, il disparut vers 1830. Seule demeure une description donnée par Aubin-Louis Millin dans le tome V des Antiquités nationales publié en 1799. On pensait donc que ce tombeau était perdu corps et biens, jusqu’à ce qu’un historien de l’art émette une théorie selon laquelle une brochette de dix statuettes de bronze appartenant au Musée de la ville d’Amsterdam (le Rijksmuseum) avaient dû faire partie du tombeau. Et là se pose le problème de l’identification de ces statuettes, dans lesquelles on croyait reconnaître jusqu’alors une palanquée de comtes et comtesses, et même un empereur :

Dan ce même Bulletin de la Société nationale des Antiquaires et deux pages plus loin, un autre historien croit voir en deux de ces statuettes Giovanni Arnolfini et sa fiancée Jeanne de Chénany, puis conclut qu’au lieu de représenter des puissants du XVe siècle, ces statues personnifient les Vertus : Innocence, Pudeur, Humilité, etc.

On retrouve dans ce qui précède la matière de ce premier paragraphe du chapitre XXXIX de la VME : les Muses devenues héroïnes/les statuettes de puissants devenues Vertus, l’identité de leur auteur, Jeanne de Chénany (Giovanna Cenami), fiancée ou épouse de Giovanni Arnolfini. Étonnant, non ?

Petit détail presque sans importance : on considère aujourd’hui que ces dix statuettes de bronze, ces dix pleurants, n’ont jamais fait partie du tombeau de Louis de Mâle (1330-1384) mais appartenaient à celui d’Isabelle de Bourbon (1437-1465). Sa fille Marie fit en effet élever, dans l’abbaye Saint-Michel d’Anvers, un monument funéraire entouré de vingt-quatre pleurants fondus vers 1475-1476 par Jan Borman et/ou Renier van Thienen qui représentent les ancêtres d’Isabelle de Bourbon. Quatorze d’entre eux ont été volés, il en reste dix conservés au Rijksmuseum d’Amsterdam (aucun ne ressemble vraiment aux époux Arnolfini), les voici :

Le monument funéraire, quant à lui, se trouve désormais en la cathédrale Notre-Dame d’Anvers. Pour en savoir plus sur ces statuettes de pleurants, il convient de lire le chapitre “Tomb” de la page anglaise de Wikipedia consacrée à Jeanne de Bourbon.

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« des miniatures de Samuel Cooper rassemblées à la collection Frick ».

La Frick Collection, sise à New York, ne possède pas de collection de miniatures de Samuel Cooper (1609-1672). En voici néanmoins deux pour le plaisir :

Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, Victoria and Albert Museum, Londres
Charles II roi d’Angleterre Royal Picture Gallery Mauritshuis, La Haye

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« une ancienne et splendide estampe américaine, éblouissante d’or et de rouge, de vert et d’indigo, une locomotive à la cheminée gigantesque, avec de grosses lanternes de style baroque et un formidable chasse-bestiaux, qui halait ses wagons mauves à travers la nuit de la Prairie fouaillée par la tempête, mêlant ses ’ de fumée noire constellée d’étincelles à la sombre fourrure des nuages prêts à crever ».

Tout cela est très visuel, n’est-ce pas ! On pourrait presque penser à une peinture de Thomas Hart Benton, The Wreck of the Ole 97 Train (1943). Sauf qu’il s’agit en vérité d’une citation du Lolita de Nabokov.

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À noter que la contrainte “Peintures” “dessin” n’a pas été honorée dans ce chapitre qui ne parle que de gravures et de peintures miniatures !

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