Chapitre LXVI, Marcia, 4

« quelques livres enluminés avec des reliures et des fermoirs de métal incrustés d’émaux »

et

« un paon (“peacock”), vu de profil, épure sévère et rigide où le plumage se ramasse en une masse indistincte et presque terne et auquel seuls le grand oeil bordé de blanc et l’aigrette en couronne donnent un frisson de vie »

renvoient au tableau-contrainte de ce chapitre, le Saint Jérôme d’Antonello.

Saint Jérôme dans son cabinet de travail
par Antonello de Messine, vers 1460
National Gallery, Londres

Détail

Détail

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« le mur du fond est nu ».

La contrainte “Peintures” “murs” de ce chapitre est ainsi satisfaite.

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« une “pietà” médiévale, une sculpture en bois peint, presque grandeur nature, posée sur un socle de grès : une Madone à la bouche tordue, aux sourcils froncés et un Christ à l’anatomie presque grotesque avec des gros paquets de sang coagulé sur les stigmates. On la considère d’origine rhénane, datant du quatorzième siècle ».

Cette pietà existe bel et bien, c’est la Pietà Roettgen. Réalisée vers 1325, elle passe pour être la plus ancienne pietà sculptée. On peut la voir au Rheinisches Landesmuseum de Bonn, en Allemagne. Perec la décrit très précisément en ajoutant toutefois un socle de grès et en mentant sur sa taille : la sculpture est haute de 87 centimètres.

Pietà Roettgen, vers 1325

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« une étude de Carmontelle — fusain rehaussé de pastels — pour son portrait de Mozart enfant ; elle diffère par plusieurs détails du tableau définitif conservé aujourd’hui à Carnavalet ».

Louis de Carmontelle (de son vrai nom Louis Carrogis), naquit à Paris en 1717 et décéda dans la même ville en 1806. Il est célèbre pour ses portraits et ses transparents (dont on parlera un peu plus tard). Le Mozart enfant dont parle Perec appartient en effet au musée Carnavalet à Paris. C’est un dessin aquarellé (32,6 cm de haut x 20 cm de long), qui a peut-être été réalisé en décembre 1763 lors du premier voyage de Mozart à Paris. Il existe trois autres versions en couleurs de ce Mozart enfant, ainsi que plusieurs versions gravées. Carmontelle, qui ne vendait pas ses portraits, avait pour habitude de réaliser des copies plus ou moins fidèles qu’il donnait à ses amis.

Portrait de Wolfgang Amadeus Mozart jouant à Paris avec son père Jean-Georg-Léopold et sa sœur Maria-Anna
par Carmontelle, vers 1763
Autre version du Mozart enfant
de Carmontelle

Perec fait allusion à l’une de ces copies. Ce n’est pas la première fois que Carmontelle apparaît dans la VME. Dans le chapitre VIII, en effet, il évoquait « un petit paysage à manivelle où l’on voyait apparaître successivement une barque, un bateau à voiles et un canot en forme de cygne tirant un homme faisant du ski nautique ». Or Carmontelle est également célèbre pour ses transparents, immenses paysages peints tels un rouleau chinois qui se déroulaient, grâce à une manivelle, dans une boîte éclairée par la lumière du jour ou des bougies.

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Panorama transparent d’un paysage imaginaire
par Carmontelle, 1790

La boîte de Carmontelle, ainsi qu’il l’a dessinée dans son Mémoire sur les tableaux transparents du Citoyen Carmontelle, 1794-1795

Les transparents de Carmontelle sont constitués de feuilles de papier de marque Whatman collées bout à bout ; ils peuvent atteindre, tel celui des Quatre Saisons, 42 mètres de long. Or il se trouve que parmi toutes les marques de papier pour aquarelle existant sur le marché, c’est précisément le papier Whatman qu’utilise Bartlebooth pour ses aquarelles. Étonnant, non ?

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« La moitié supérieure de la feuille reproduit très finement une miniature persane ; alors que le jour va se lever, un jeune prince, sur les terrasses d’un palais, regarde dormir une princesse aux pieds de laquelle il est agenouillé. Sur la moitié inférieure de la feuille, six vers d’Ibn Zaydûn sont élégamment calligraphiés :

“Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir
Si le Maître de ma Destinée
Moins indulgent que le Sultan Sheriar
Le matin quand j’interrompais mon récit
Voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort
Et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir.”
»

Ibn Zaydûn était un poète arabe né à Cordoue en 1003 et mort à Séville en 1071. Il est connu pour les poèmes qu’il écrivit à propos de sa relation amoureuse avec la princesse et poétesse Wallada bint al-Mustakfi, née à Cordoue en 1001 et morte au même endroit en 1091. Des miniaturistes persans ont-ils immortalisé son histoire d’amour malheureuse ? C’est bien possible mais nos services n’ont, pour l’instant, trouvé aucune image relative à ce sujet. Il est impossible, en revanche, qu’Ibn Zaydûn ait écrit les vers ci-dessus, qui sont en vérité de la main d’un certain Proust, Marcel, né à Paris en 1871 et mort au même endroit en 1922. Ce bout de texte, issu du Temps retrouvé, tome 2, est une allusion aux Contes des Mille et Une Nuits racontés par Shéhérazade.

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« le tableau de Forbes, “Un rat derrière la tenture” ».

Perec fait ici allusion à la scène d’Hamlet où ledit Hamlet trucide par erreur et d’un coup d’épée vengeurr Polonius qui était caché derrière une tenture :

« LA REINE

— Que veux-tu faire ? Veux-tu pas m’assassiner ? Au secours ! au secours ! holà !

POLONIUS, derrière la tapisserie.

— Quoi donc ? Holà ! au secours !

HAMLET, dégainant.

— Tiens ! un rat !

Il donne un coup d’épée dans la tapisserie.

— Mort ! Un ducat qu’il est mort !

POLONIUS, derrière la tapisserie.

— Oh ! je suis tué.

Il tombe et meurt.

LA REINE

— Ô mon Dieu, qu’as-tu fait ?

HAMLET

— Ma foi! je ne sais pas. Est-ce le Roi ?

(Il soulève la tapisserie, et traîne le corps de Polonius.) »

Eugène Delacroix a réalisé plusieurs peintures illustrant la pièce de Shakespeare, dont Hamlet découvrant le corps de Polonius :

Hamlet devant le corps de Polonius
par Eugène Delacroix, 1855
Oups !

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