Chapitre LXXIII, Marcia, 5

« plusieurs étagères de profondeurs et de hauteurs différentes, recouvertes d’un tissu vert (…), supportent tout un assortiment méticuleusement rangé de bibelots : un drageoir au corps de cristal, au pied et au couvercle d’or, finement ciselé (…), des bagues anciennes présentées sur d’étroits cylindres de carton blanc, une balance de changeur d’or, quelques monnaies sans effigie (…), un livre enluminé ouvert sur une miniature représentant une Vierge à l’Enfant (…) un miroir de bronze (…). Par la porte entrebâillée on aperçoit un homme ».

On aura reconnu Le Prêteur et sa femme de Quentin Metsys, tableau-contrainte de ce chapitre. Ci-dessous, encadrés, les détails cités par Perec.

Le Prêteur et sa femme
par Quentin Metsys, 1514
musée du Louvre, Paris

1. plusieurs étagères supportant un assortiment de bibelots

2. un tissu vert

3. un drageoir au corps de cristal au pied et au couvercle d’or finement ciselé

4. des bagues anciennes sur d’étroits cylindres blancs

5. une balance de changeur d’or

6. quelques monnaies sans effigie

7. un livre enluminé ouvert sur une miniature représentant une Vierge à l’Enfant

8. un miroir de bronze

9. un homme, une porte entrebâillée

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« une gravure illustrant le suicide de Jean-Marie Roland de La Platière à Bourg-Baudoin (vêtu d’une culotte couleur parme et d’une veste rayée, le Conventionnel, à genoux, griffonne la courte lettre par laquelle il explique son geste. Par la porte entrebâillée on aperçoit un homme en carmagnole et bonnet phrygien, armé d’une longue pique, qui le regarde avec un air plein de haine) ».

Jean-Marie Roland de La Platière était un économiste français qui se suicida le 10 novembre 1793, quand il apprit que sa femme avait été guillotinée. Voici deux gravures représentant la scène, dans aucune d’entre elles ne figure un spectateur portant un bonnet phrygien. Cela dit, la contrainte “Peintures” est ici satisfaite.

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« deux tarots de Bembo représentant, l’un le diable, l’autre la Maison-Dieu ».

Il s’agit du tarot Visconti-Sfroza, qui a été peint au XVe siècle par Bonifacio Bembo. Il n’existe à ce jour aucun jeu complet, le diable et la Maison-Dieu font justement partie des lames disparues.

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« plusieurs lampes dont deux torchères brandies par des bras humains, semblables à ceux qui, certaines nuits, s’animent dans le film “La Belle et la Bête” ».

Les voici, les torchères en morceaux d’humains :

La Belle et la Bête
par Jean Cocteau, 1946

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« un bourrelier nommé Albert Massy. Fils d’un pisciculteur de Saint-Quentin, Massy n’avait pas toujours été bourrelier ».

Saint-Quentin, Massy : revoilà donc Quentin Metsys ! dont le nom s’orthographie aussi MassyMassys, Matsys, Matsijs, Massijs, Metsijs, Messijs voire Messys. Quant à Quentin, ce peut être Quinten ou Kwinten. Le Louvre l’appelle Quentin Metsys, la National Gallery de Londres a opté pour Quinten Massys, la Royal Collection de Londres a choisi Quinten Massys, les néerlandophones disent Quinten MatsijsCette réapparition de Quentin Metsys Massy, Matsys, etc. s’explique par le fait que dans ce chapitre, Perec a satisfait par deux fois toutes les contraintes.

Portrait présumé de Quentin Metsys (1466-1530)
gravé par Jan Wierix, extrait de
Pictorum aliquot celebrium Germaniae inferioris effigies, 1572

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« l’équipier actuel, Hans Gottlieb, venait de se retirer ».

Perec était ami avec Marcel Gotlib, qui fit une apparition au chapitre XXXIV par l’intermédiaire de Bougret et Charolles.

Extrait de La Coulpe par Marcel Gotlib, L’Écho des Savanes n°3, 1972

Mais cet Hans Gottlieb est peut-être aussi une allusion à David Gottlieb, célèbre fabricant de flippers. De ces bruyantes machines il fut question aux chapitres XLVIIXLI et XXXVI.

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« trois chefs historiques Purkinje, Martinotti et Barbenoire ».

Purkinje et Martinotti sont deux personnages issus des Conversions de son collègue et ami Harry Mathews. Il manque un troisième larron et c’est Rackham le Rouge que Perec a remplacé par un autre pirate de bande dessinée, le Barbe-Noire de Remacle (extrait de Le Vieux Nick et Barbe-Noire). On avait vu précédemment que Perec citait souvent Hergé ; il opère ici une substitution pour ne pas détruire la véracité de son histoire en citant un personnage de fiction trop célèbre.

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« Barrett avait engagé une tueur nommé Razza pour descendre son concurrent Ramon ».

Ces trois noms sont issus du Dernier Tueur, un western de Joseph Warren tourné en 1967. Joseph Warren s’appelait en réalité Giuseppe Vari, il était de nationalité italienne. Il signa ses films sous les pseudonymes de Joseph Green, Al Pisani, Walter Pisani et Joseph Warren.

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