Chapitre XCI, Caves, 5

« des caisses de Champagne portant une étiquette bariolée sur laquelle un vieux moine tend une flûte à un gentilhomme en costume Louis XIV (…) il s’agit de Dom Pérignon ».

Perec reprend ensuite la légende selon laquelle Dom Pérignon aurait inventé le champagne. Mais surtout, il invente une étiquette qui n’a jamais existé car voici celle, au graphisme immuable, qui figure depuis des lustres sur les bouteilles de champagne de cette marque :

Étiquette de Dom Pérignon 1969, année au cours de laquelle
Perec commença à travailler sur la VME

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« des caisses de whisky Stanley’s Delight : l’étiquette représente un explorateur de race blanche, coiffé d’un casque colonial (…) ; il avance en tête d’une colonne de 9 Noirs portant chacun sur la tête une caisse de Stanley’s Delight dont l’étiquette reproduit la même scène ».

Beaucoup de choses à dire concernant cette phrase. 

1. la marque de whisky Stanley’s Delight satisfait la contrainte “Laurel” qui a priori ne nous concerne pas, mais nous la signalons quand même car elle aura son importance dans ce qui va suivre.
2. une scène et une étiquette reproduisant ladite scène : nous sommes là devant une mise en abyme, un effet Vache-qui-rit. Ce n’est pas le premier, Perec en avait signifié deux auparavant, aux chapitres II et XXIX.
3. un explorateur qui avance en tête d’une colonne de neuf Noirs portant chacun sur la tête une caisse de whisky.

Ce troisième point rappelle de nombreuses illustrations du XIXe siècle montrant des Noirs qui crapahutent dans la brousse ou la jungle, avec à leur tête, alangui dans une chaise à porteurs, un vaillant européen vêtu d’un costume blanc et d’un casque colonial. Mais le fait que lesdits Noirs trimballent des caisses de whisky titilla notre curiosité, il nous fallait chercher ce qui peut-être se cachait derrière cette surprenante description. 

En 1887, Sir Henry Morton Stanley (celui de Stanley et Livingstone) monte une expédition destinée à secourir Emin Pasha (de son vrai nom Isaak Eduard Schnitzer), gouverneur allemand de la province égyptienne d’Équatoria sur le haut Nil menacé par une insurrection. Scindée en deux, l’expédition doit remonter le fleuve Congo. La première partie, menée par Stanley, rejoindra la province de l’Equatoria ; la seconde servira d’arrière-garde, restera à Yambuya, dans l’actuelle république démocratique du Congo. Au sein de cette seconde colonne, un ancien militaire, explorateur et naturaliste, James Jameson, héritier de l’entreprise de whisky Jameson. Nous comprenons maintenant pourquoi Perec a associé une expédition africaine et des caisses de whisky ! Et nous supposons que c’est la contrainte “Laurel” (Stan Laurel) qui l’a mené à Stanley (Sir Henry Morton Stanley) puis à James Jameson, explorateur, dont la fortune provenait de la vente de whisky.

L’expédition de Sir Henry Morton Stanley en Afrique centrale en 1888

Cette seconde colonne connut bien des aventures : on suppose que Jameson encouragea des anthropophages à dévorer sous ses yeux une gamine de dix ans qu’il leur avait offerte et qu’ainsi, il put dessiner la scène. L’affaire, divulguée dans la presse occidentale, fit grand bruit. Plusieurs membres de l’expédition consignèrent par écrit leur aventure, Stanley rédigea de son côté un texte intitulé In darkest Africa qui fournit à Joseph Conrad la matière première de son roman Au cœur des ténèbres.

Pour plus de détails concernant cette incroyable histoire, il convient de lire un article publié dans Les Échos intitulé Jameson, l’héritier qui aimait les cannibales (ou bien une copie d’icelui par ici).

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« un goniomètre, sorte de rapporteur en bois articulé ».

L’engin en question est posé sur le meuble contre lequel s’appuient les Ambassadeurs de Holbein. Ladite peinture étant le tableau-contrainte de ce chapitre.

Les Ambassadeurs Jean de Dinteville et Georges de Selve
par Hans Holbein, 1533
National Gallery, Londres

Détail

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« plusieurs boîtes à biscuits (…), sur l’une, une imitation de “L’Amour et Psyché”, de Gérard ».

Psyché et l’Amour ou Psyché recevant le premier baiser de l’’Amour
par François Gérard, 1798

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« des masques en costumes de marquis et de marquises (…) une gondole (…), juché sur un de ces pieux de bois peint (…), un petit singe ».

L’image évoque à la fois les peintures de Pietro Longhi pour les personnages masqués, et celles de Canaletto pour l’extérieur du palais et la gondole décorée. Mais jamais ni l’un ni l’autre n’ont peint une telle scène. On trouve tout de même, dans une toile de Longhi intitulée L’Arracheur de dents, un petit singe.

L’Arracheur de dents
de Pietro Longhi, vers 1746-1752


Détail

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« dans un paysage de grands arbres (…), un jeune couple assis sur un banc de pierre ; la jeune femme porte une robe blanche et un grand chapeau rose,  (…), un grand jeune homme mélancolique vêtu d’un habit gris souris et d’une chemise à jabot ».

L’atmosphère rappelle les peintures de Caspar David Friedrich, déjà évoqué aux chapitres XVI et XXVI, mais nous n’en avons pas déniché représentant précisément cette scène.

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